Free Press

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Jean-François Bizot

«Il n’aurait pas fait un bon vieux»

La tribu du fondateur d’«Actuel» et de Radio Nova raconte l’épopée d’une presse alternative et d’un patron hors du commun, Jean-François Bizot, mort d’un cancer, samedi, à 63 ans.

Par RAPHAËL et GARRIGOS ISABELLE ROBERTS

Libération mercredi 12 septembre 2007

 

Avant de mourir samedi parce que «Jack le squatter» – ainsi qu’il surnommait son cancer – devenait vraiment trop encombrant ( Libération du 10 septembre), Jean-François Bizot, depuis l’hôpital, a réclamé une bière. Et aussi des enceintes pour écouter de la musique, et enfin un sandwich aux rillettes. Demain, il sera enterré dans l’intimité à Lyon, dont il est originaire, avant, le 22 septembre, une messe œcuménique à Paris, et, le 23, un concert organisé par Radio Nova au Cabaret sauvage.

Et après, que restera-t-il de Bizot ? Nova bien sûr, 20 000 ou 30 000 disques dans son hôtel particulier, une vieille collection d’ Actuel dans les bibliothèques et des amis : «Surtout, on s’est toujours marrés.» Claudine Maugendre, maquettiste d’ Actuel puis chef du service photo, dit ça en pleurant et en riant. Ils sont toute une bande dont Bizot était «le grand sachem hippie», dit l’un d’entre eux, le journaliste Phil Casoar. Certains ont même vécu, et vivent encore, dans son tipi en bord de Marne, son «château».

Bizot, 63 ans, c’était aussi une fortune familiale investie dans la «free press», qu’il a créée en France, et des sujets encore jamais lus dans les journaux : la drogue, le rock, le féminisme, l’homosexualité, la rumba zaïroise… Actuel première mouture, lancée en 1970, ferme en 1975 (à la une, une larme et « Actuel, c’est fini»). Quelques almanachs et un rapprochement raté avec Libération (il y en eut plusieurs) plus tard, Actuel renaît, avec cette signature «Nouveau et intéressant». Il y aura en 1981 la naissance de Nova, en 1994 la mort d’ Actuel, immédiatement suivie du lancement de Nova Mag et, tout au long de la vie de Bizot, des amis, une tribu. Parmi eux, Alain Bizos, photographe, Michel-Antoine Burnier, journaliste et écrivain, Phil Casoar, Marie Colmant, journalistes, Alain de Greef, ancien directeur des programmes de Canal +, Rémy Kolpa-Kopoul, journaliste à Nova, Daniel Lainé, photographe, Claudine Maugendre, Ariel Wizman, animateur, Bernard Zekri, directeur de la rédaction d’i-télé, tous compagnons de route d’ Actuel ou de Nova, qui racontent ici combien Jean-François Bizot était nouveau et intéressant.

 

 

L’histoire d’«Actuel»

Par RAPHAËL et GARRIGOS ISABELLE ROBERTS

Libération du mercredi 12 septembre 2007

 

 

1970, «Actuel», première

Bernard Zekri : «Jean-François Bizot avait ramené de la Californie de la fin des années 60 un peu de la révolte qu’il avait vue là-bas, l’amour libre, la contre-culture, etc.»

Michel-Antoine Burnier : «On avait une volonté antisectaire, on voulait sortir de l’imitation absurde de la Commune de Paris et d’Octobre 17. L’idée les gauchistes nous emmerdent était chez nous assez profonde mais secrète.»

Claudine Maugendre: «J’étais à l’Express, à la maquette. Il est venu : Viens, je vais faire un journal, tu vas pas te faire chier à l’Express toute ta vie. »

M.-A. Burnier : «En 1975, on a arrêté parce que l’époque s’épuisait, on avait fait trois numéros sur la drogue, deux ou trois sur l’écologie… On a arrêté en pleine santé. A la fin du premier Actuel, Jean-François Bizot a acheté des lithographies de Topor et les a distribuées ; j’ai toujours la mienne.»

De bonne famille

Philippe Bizos : «Si tous les fils de bonne famille avaient utilisé leur argent à faire ce qu’a fait Jean-François Bizot, la France aurait une autre gueule.»

M.-A. Burnier : «Dans les années 70, tout le monde était payé 2 000 francs et lui ne se faisait pas payer. Je me souviens que, quand on allait dans des restaurants à 5 francs, c’était le luxe.»

Bernard Zekri : «Quand il a démarré, il avait une belle cagnotte. Mais attention, ce n’était pas un allumé du genre je jette mon argent par les fenêtres . Mais c’était compliqué pour lui d’avoir de l’argent et d’être avec des mecs qui n’en ont pas.»

 

1979, «Actuel», deuxième

M.-A. Burnier : «Le premier Actuel c’était le dessin, le deuxième la photo. Le photojournalisme et les récits avaient pratiquement disparu de la presse, on a remis ça à l’ordre du jour. Ça a marché tout de suite, jusqu’à atteindre 410 000 exemplaires en juillet-août 81.»

Alain Bizos : «Il fallait voir quelle France c’était, c’était Giscard, 68 était loin, la presse de l’époque était vachement coincée. Actuel a fait exploser les barrières, ça choquait les gens, y compris visuellement.»

Bernard Zekri : «Au bout d’un moment, le succès d’ Actuel s’est accompagné d’une certaine arrogance. Tu allais dans les boîtes, le DJ disait : Nous avons un journaliste d’Actuel, tout le monde faisait Ouaiiiis ! et on trouvait ça normal !»

Alain Bizos : J’étais parti faire un reportage sur Nina Hagen à Berlin. Pour la une, on avait trois photos et on n’arrivait pas à se mettre d’accord. Bizot est arrivé et a dit : On fait les trois. On a fait trois unes différentes. Ça a été le premier gros succès. C’était ça, Bizot, un pif incroyable.»

Bernard Zekri : «Il y avait le côté fric, avec la rubrique Coup de fric sur une entreprise qui réussit. La première interview de Tapie, c’était dans Actuel. On chantait les louanges de l’esprit d’entreprise ! Bizot a été le premier à parler de tout un tas de choses qui sont devenues des marronniers : l’écologie, le new-age, la discrimination positive…»

 

La free press

Claudine Maugendre : «On imprimait en deux couleurs, on essayait plein de trucs. Et le jaune sur le jaune, je peux te dire que ça marchait pas !»

Marie Colmant : «Il avait été formé à la grande école du journalisme, à la Françoise Giroud, il savait ce qu’était l’écriture, la narration, l’architecture d’un papier.»

Phil Casoar : «L’emploi du je dans les papiers était une originalité qui est devenue un défaut. Et puis il y a eu des dérives dans la réécriture des articles. Je me suis retrouvé en troisième lecture d’un papier sur le trafic d’émeraudes. Patrick Rambaud [l’écrivain, un des fondateurs d’Actuel , ndlr] me dit : On sent pas assez que le mec a peur, et puis je verrais bien un petit Indien dans le coin en train de mâcher sa coca. »

M.-A. Burnier : «Ça s’arrête en 1994 car les ventes dégringolent : à force, les formules s’étaient mélangées.»

Bernard Zekri : «Le soir du dernier Actuel, Bizot pleurait tout seul à son bureau à 4 heures du matin. C’est pendant ce bouclage, qui a duré une dizaine de jours, que Guy Debord s’est suicidé. Pour Jean-François, ça voulait dire quelque chose.»

 

La défonce

Phil Casoar : «J’ai connu Libération, j’ai connu Charlie Hebdo, mais un bordel aussi kaléidoscopique qu’ Actuel… La défonce y était pour beaucoup, c’était vraiment un outil central. Bizot nous filait du speed pour écrire nos articles, de la cocaïne. Un jour, il a commandé une enquête sur la qualité de la coke. Il a découvert que sa préférée était en fait de la novocaïne, qu’utilisent les dentistes. Ça gèle le nez et c’est tout.»

 

La rumba zaïroise

Rémy Kolpa-Kopoul : «Il revenait de voyage avec des excédents de bagage en disques. Des disques fascinants. Je me souviens de Neu, un groupe allemand, un espèce de rock undergound post-Kraftwerk. On s’est créé un tandem sur Nova, l’émission les Voyages improbables. On n’était pas d’accord sur la musique. Il avait un vieux fond pop underground qui m’énervait, et il n’aimait pas mes fanfares balkaniques.»

Bernard Zekri : «A Radio Nova qui était au départ un peu cold wave, il s’est battu pour la musique africaine, notamment la rumba zaïroise, qui laissait tout le monde circonspect.»

 

Les gens du «Château»

Ariel Wizman : «C’était le vrai ministre de la Culture, il s’occupait de ce que les choses ne se ressemblent pas jour après jour. Pas un débusqueur de talents, il permettait. Il cherchait un sentiment de communauté qui n’existe pas. Il faisait que quelque chose de magique arrive entre des gens qui glandent ensemble.»

Marie Colmant : «Il a toujours regardé à la marge, pas là où tout le monde regarde.»

M.-A. Burnier : «A Jamel Debbouze, Bizot a dit : T’es nul mais ça va pas durer. »

Daniel Lainé : «En reportage, on prenait une chambre ensemble pour discuter jusqu’à 3 heures du matin, je n’ai plus jamais refait ça.»

Bernard Zekri : «Il a acheté le Château , son hôtel particulier, en 1975. Il accueillait tout le monde, c’était un capharnaüm de créativité.»

M.-A. Burnier : «On y mangeait, les filles passaient, la fidélité n’était pas notre fort… C’était comme la Comtesse de Ségur, sans être bourgeois et avec des filles.»

Alain de Greef : «Un cambrioleur se met en tête d’aller piller l’hôtel particulier. Après avoir enjambé les tonnes de livres, disques et cassettes, il se rend compte qu’il n’y a pas une télé ou une chaîne stéréo monnayable. Désemparé, il trouve un poulet rôti et se met à table. C’est là que Bizot débarque et s’installe en face et commence à l’interviewer, sort une bonne bouteille, puis, constatant que c’est un pauvre mec à la ramasse, lui propose un boulot à Nova.»

 

Pillé par la télé

Bernard Zekri : «Curieusement, son héritage est à la télé. Actuel a été pillé par la télé. D’une certaine façon, la multiplication des images a banalisé Actuel. Bizot a inventé une certaine liberté de ton, qui est devenue un marronnier à la télé, notamment à Canal + : l’impertinence, les détournements.»

Alain de Greef : «Ce mec qui s’acharnait plus à servir ses convictions culturelles qu’à soigner les bénéfices de son groupe a nourri et ouvert largement ma réflexion sur mon rôle de patron des programmes. Evidemment, il a été à l’origine de la carrière de pas mal de gens que j’ai pu lui piquer au fil des années, tous les Vandel, Karl Zéro, Baer et Wizman, Jamel, Taddeï, Léon Mercadet, etc. Jean-François en avait dénombré 23 il y a déjà près de 10 ans !»

 

Les borborygmes de Bizot

Rémy Kolpa-Kopoul : «Il parlait une langue qui s’appelait le Bizot. Sur le borborygme, il était très fort. Pour comprendre le Bizot, il fallait faire abstraction de l’ensemble et saisir des mots au passage pour comprendre le contenu.»

M.-A. Burnier : «Il rugissait de rage, un rugissement de lion, quand il était de bonne humeur, il clignait de l’œil ; son grand œil de pachyderme.»

 

Jack le squatter

Bernard Zekri : «Son cancer, il l’a traité comme un papier d’ Actuel, il s’en est servi pour faire un livre. Quand ça a commencé, en 2001-2002, il a dit : Je refuse que la maladie me change. Il n’a jamais arrêté de fumer. Il ne s’est jamais calmé, il n’aurait pas fait un bon vieux. Il ne s’est jamais arrêté. Les derniers jours, à l’hôpital, il découpait des articles, il faisait des sommaires, des chemins de fer… Son dernier projet, c’était un magazine pour les vieux lecteurs d’ Actuel. Il avait trouvé le titre : Si Senior

 

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